Gbagbo raconte sa déportation : “On nous a trompés”

Publié le par Guillaume WANKOLE

. Publié le jeudi 29 novembre 2012 | Notre Voie - « Bonjour madame la présidente. Je vous remercie de me donner la parole. Je m’appelle Laurent Gbagbo. Je vois Laurent Koudou Gbagbo. Koudou, c’est aussi mon nom. Mais, officiellement, sur les papiers, c’est Laurent Gbagbo. Mes conditions de ma détention à la cour à La Haye sont correctes. Ce sont des conditions normales de détention d’un être humain. Mais ce sont mes conditions d’arrestation qui le sont moins. J’ai été arrêté le 11 avril 2011 sous les bombes françaises, moi le président de la République. La résidence du président de la République a été bombardée du 31 mars au 11 avril. Et c’est dans ses décombres, le 11 avril, pendant qu’on bombardait la résidence qui était déjà à terre, et une cinquantaine de chars français ont encerclé la résidence pendant que les hélicoptères bombardaient, c’est dans ces conditions que j’ai été arrêté. J’ai vu mourir mon ministre de l`intérieur, Tagro (Ndlr : ministre de l’intérieur de 2007 à décembre 2010). J’ai vu mon fils aîné qui est encore détenu en Côte d’Ivoire-je ne sais d’ailleurs pas pourquoi on l`a arrêté, peut-être parce qu’il est mon fils. Il a été battu. Mon médecin, le docteur Blé battu. Il est encore à Korhogo. C’est dans ces conditions que ça s’est fait. Je vais m’arrêter là. Les conditions de mon arrestation sont celles-là. C’est l’armée française qui a fait le travail et nous a remis aux forces d’Alassane Ouattara qui n’étaient pas encore des forces régulières. Puisque les forces régulières travaillaient avec moi. On nous a amenés à l’hôtel du Golf qui était le QG de campagne d’Alassane Ouattara le 11 avril et le 13, l`Onuci m’a transféré moi et mon médecin à Korhogo à peu près à 600 km au Nord de la Côte d’Ivoire. J’étais logé dans une maison : lit, moustiquaire, douche, deux repas par jour à ma demande parce qu’on m’avait proposé trois. Donc, le problème n`était pas là mais je ne voyais pas le soleil et je ne savais ce qui se passait dans le ciel que quand il pleuvait sur le toit. Je ne voyais pas le soleil. J’ai vu le soleil les quelques rares fois où mes avocats sont venus.Me Altit a été empêché de me rencontrer. Ça a été tout le temps comme ça, une bataille entre des geôliers et les avocats. Ce n’est pas une séance pour apitoyer les gens. J’essaie de décrire les faits. L’enfermement sans pouvoir marcher, sans pouvoir voir le ciel sans pouvoir sortir a fait que j ai eu de nouvelles pathologies en plus de celles que j’avais déjà. Je ne suis plus un jeune de 20 ans et de 30 ans. J’ai mal à l’épaule mal aux poignets. Quand je suis arrivé, heureusement, on m’a fait des radios et on me donne des médicaments. Sur mon transfert à la Haye, Madame je suis très surpris par certains comportements. Si on me dit Gbagbo, tu vas aller à la Haye, je vais, je monte dans l’avion et je vais à La Haye. Là encore, on nous a trompés. On m’a appelé pour me dire que je vais rencontrer un magistrat à Korhogo et on a attiré mes avocats là-bas. Et pendant qu`on discutait, le juge des applications des peines est arrivé avec un papier que je n’ai d’ailleurs pas lu. Voilà le mandat d`arrêt. Donc immédiatement, il faut qu’on fasse une séance, alors que mes avocats n’étaient pas préparés à ça, que moi-même je n’étais pas préparé à ça, ils ont improvisé là une séance de jugement pour que la cour donne son autorisation à mon enfermement. Madame je ne regrette pas d’être là, je suis là et on va aller jusqu’au bout. Mais on peut faire les choses de façon plus normale, on n’a pas besoin de se cacher. J’ai dirigé ce pays pendant 10 ans et je n`ai pas fait ça. Et quand cette séance volée s’est achevée, mon geôlier m’a pris dans la voiture pour me ramener à mon lieu de détention. Et puis je vois qu’on dépasse mon lieu de détention et je lui dis « mais on a dépassé l’endroit ». Il me dit qu`on va à l’aéroport et que l’aéroport n’étant pas éclairé à partir de 18 h 30, il faut que l’avion s’envole. J’ai dit, je vais où en avion ? Il n’a même pas eu le courage de me dire. Il me dit : « vous allez à Abidjan ». Alors j’ai ri parce que j’avais compris. Et c’est comme ça que je suis venu sans rien, sauf mon pantalon et ma chemise. Je signale cela pour que vous puissiez prendre des précautions pour que prochainement, dans d`autres pays, dans d’autres cas, cela ne se répète pas. Ça ne sert à rien. Ça fait croire qu’il y a des gens qui sont de mauvaise volonté, qu’ils n’ont pas envie de comparaître. Si on m’accuse, c’est qu’on a réellement des éléments de preuve pour m’accuser. Donc, je comparais, je vais voir ces éléments de preuve, je vais les confronter à ma vérité à moi et vous jugerez. Mais, ce n est pas bon qu’on joue à des petits tours de passe-passe. Madame, voilà ce que j’ai voulu dire sur mes conditions d’arrestation, de détention et de transfert. Ici, je n’ai pas de problème. Voilà Madame. » Propos recueillis par Koné Modeste LES DERNIERS INSTANTS DE GBAGBO AVANT SON DÉPART POUR LA CPI Le 29 novembre 2012 par L'INTER - Notre envoyé spécial à Korhogo a vécu en exclusivité, le transfèrement de Gbagbo à La Haye, le mercredi 29 novembre 2011 à la tombée de la nuit. En ce jour commémorant l'an 1 du transfèrement de l'ex-président à la CPI, nous reproduisons in extenso ses reportages effectués à chaud il y a exactement un an jour pour jour. Revivez ces moments émouvants et inoubliables. A la vue de l’avion qui a transporté l’ancien président, Laurent Gbagbo, atterrir à La Haye, aux Pays-Bas pour être jugé, très tôt le matin, Fanta Cissé a eu du mal à retenir ses larmes. « C’est vraiment triste tout ça, se lamentait la pauvre dame. Une réaction partagée par plusieurs autres téléspectateurs dont Touré Souhalio, employé dans une unité de production de la place. « Ça fait vraiment pitié. On aurait pu éviter tout cela », indique-t-il, hier à 13h pendant le journal télévisé au quartier 14. Les Korhogolais, pour la plupart, semblaient surpris du transfèrement de Laurent Gbagbo le mardi dernier. Tous faisaient un commentaire sur ce départ inopiné de leur « étranger ». Certes, chacun s’attendait plus ou moins à le voir quitter un jour Korhogo, mais personne ne savait quand. De sorte que la nouvelle de son extradition a laissé pantois plus d’un. Comment l’ancien président a-t-il vécu ses derniers instants sur le territoire ivoirien ? Quelle a été sa réaction quand il lui a été signifié au tribunal qu’il serait extradé en direction de La Haye ? Ce sont autant de préoccupations que nous avions voulues savoir. Un employé à l’aéroport de Korhogo, témoin de l’embarquement de l’ancien président, a bien voulu nous en dire quelques mots. « Hier (ndlr : le mardi) nous savions que quelque chose allait se passer dans la mesure où l’aéroport était hautement surveillé. Mais on était loin d’imaginer que Laurent Gbagbo serait extradé. Aux environs de 18h 10mn, nous voyons arriver un long cortège de véhicule à l’aéroport. A la vue d’une grosse 4X4 noire, nous avions crû que le commandant Fofié se déplaçait. Les militaires se sont rapidement déployés, augmentant l’effectif de ceux qui étaient déjà sur place. A notre grande surprise, nous voyons sortir Laurent Gbagbo de la 4X4, chemise blanche et un pantalon couleur kaki. Tous ses cheveux ont blanchi et il avait le visage triste. Sincèrement, je n’ai jamais eu aussi pitié de ma vie. Nous qui étions là étions partagés entre l’émotion de vivre un événement inédit et la pitié de voir quelqu’un qui a dirigé ce pays le quitter pour répondre de ses actes. De ma position, j’ai cru le voir menotté. Mais ça peut être faux parce que nous étions quand même à une distance où il était difficile de vérifier cela. Il était encadré par des gens jusqu’à ce qu’il disparaisse dans l’avion », relate notre interlocuteur. « Il a refusé de manger » Une autre source proche de la résidence qui abritait l’ancien chef d’État nous a confié que Laurent Gbagbo a refusé de manger la veille de son départ pour la CPI. « Même le mardi, avant d’aller au tribunal, il faisait pitié à voir. Il était pensif et refusait tout ce qu’on lui donnait », nous a-t-il confié. De l’avis de notre informateur, Laurent Gbagbo croyait dur comme fer que jusqu’à la dernière minute, l’espoir de rester en Côte d’Ivoire était encore permis. Mais au tribunal de Korhogo, les choses se sont passées autrement. Sur place, il lui a été signifié qu’il quittait la ville pour La Haye. Il n’a même pas eu le temps de repartir chez lui prendre quelque chose. Ce fut un coup dur pour l’ancien locataire de la Présidence ivoirienne, qui aurait eu, selon une source digne de foi, du mal à monter dans le véhicule qui devait le transporter à l’aéroport. Il aurait été aidé par le Commandant Fofié Kouakou Martin, selon un employé du tribunal. « Nous sommes soulagés de le voir partir. Parce que sa présence était inquiétante ici. Quelque chose lui serait arrivé qu’on aurait le monde entier sur notre dos. La justice internationale fera son travail. Le fait même qu’il ait duré ici nous pesait. On avait commencé à se poser trop de questions », nous a indiqué Berthé Issouf, président des jeunes de la cité du Poro. « Nous savons qu’il y a des personnes contre ce départ. Mais nous pensons que c’était nécessaire dans la mesure où il y a eu trop de violations graves des droits de l’Homme sous son régime », déclare-t-il. Pour Silué Kolotioma, vendeur de carburant au quartier Soba, les dirigeants de l’ex-régime auraient pu sauver leur champion en demandant pardon. « Ils croyaient qu’il reviendrait au pouvoir après tout ce qu’il a fait. Malheureusement pour eux », a-t-il soutenu. Aux yeux de Doumbia Ibrahim alias Nivaquine, cadre des Forces nouvelles, l’extradition de Gbagbo servira de leçon à tous les dirigeants qui seraient tentés de faire comme lui. En tout cas à Korhogo, nul ne pleure sur le sort de l’ancien président. La plupart des personnes éprouvent tout simplement de la pitié pour lui et réalisent à quel point l’existence de l’homme est précaire. « Quel que soit ce qu’on est, il faut savoir que l’autorité de Dieu est au-dessus de tout. Chacun portera sa croix jusqu’à Golgotha. Tout le monde est donc prévenu », a soutenu Soro François, vulganisateur au quartier commercial de Korhogo. L’ambiance avant le départ de Gbagbo de Korhogo Les Korhogolais n’entendront certainement plus parler de l’ancien président, Laurent Gbagbo. Le célèbre prisonnier a été exfiltré des lieux où il était en résidence surveillée depuis le mois d’avril dernier pour la Cour pénale internationale (CPI) à la Haye. Les choses sont allées plus vite qu’on ne l’a imaginé. La décision de son inculpation lui a été signifiée le mardi 29 novembre 2011 par le juge Luis Moreno Ocampo par le biais de la Justice ivoirienne. Mais bien avant, il lui avait été signifié, la veille, c’est-à-dire le lundi 28 novembre la décision de son inculpation pour crime économique. Tout cela avait déclenché une batterie de rumeurs qui s’était propagée, comme une traînée de poudre, à Korhogo avant le départ du prédécesseur du président Alassane Ouattara. Déjà le lundi à 21h, nous avons remarqué la présence significative des Casques bleus devant une résidence non loin du bâtiment qui abritait l’ex-sûreté nationale de Korhogo. Au quartier 14, non loin du CHR, étaient également présents deux pick-up surmontés de mitrailleuses lourdes aux environs de 22h. Dès lors, nous comprenons que quelque chose se trame sous nos yeux. Le lendemain, soit le mardi, ayant appris qu’il était encore au tribunal de Korhogo – puisque le lundi 28, il y était –, nous nous y sommes rendus, à 8h 30, dans le but d’assister à l’audience. « On ne rentre pas ici, c’est interdit ! », lâche un vieillard qui joue visiblement le rôle de vigile. En notre présence, une grosse cylindrée de type 4X4 de couleur grise aux vitres teintées s’engouffre au palais, suivie aussitôt par un motocycliste qui ne savait certainement pas qu’il mettait le pied sur un site hautement surveillé. Il est vite rappelé à l’ordre par le vieillard en question. « Revenez demain matin ! », nous lance le vigile. Nous rebroussons chemin. Deux heures plus tard, nous revenons au palais de justice. Cette fois, trois militaires sont en faction. Nous restons sur place jusqu’à l’heure du déjeuner avant de « décrocher », d’autant plus qu’une source d’information nous indique que l’ancien président n’était pas encore sur les lieux. A 15h, exploitant un coup de fil d’un informateur, nous revenons sur les lieux. Le même dispositif est visible, sauf que les soldats qui étaient en faction depuis la matinée ont laissé la place à d’autres. A 17h, nous nous rapprochons du portail du tribunal, vu qu’une autre source d’information révèle le transfèrement de Gbagbo. Cette fois-ci, le refoulement des soldats est plus brutal. Armes au poing et nerveux, les militaires nous lancent : « dégagez d’ici ! ». Nous quittons les lieux pour nous immobiliser 20 mètres plus loin. Nous comprenons du coup que l’ancien président est sur place. Un informateur que nous appelons nous laisse entendre qu’un avion présidentiel s’est posé à l’aéroport et qu’il est parti. Le doute s’installe. Un doute amplifié par un avocat de Gbagbo qui se nomme Me Gougnon que nous appelons. « Je ne suis plus à Korhogo. Appelez Me Dako », lâche-t-il. Ce que nous tentons de faire, en vain. Gbagbo est-il parti ou pas ? Difficile de le savoir. La résidence présidentielle libérée Pour en avoir le cœur net, nous nous rendons à la résidence où il est censé être, à 17h30. Comme par enchantement, il n’y a aucun dispositif sécuritaire. C’est à croire que les soldats qui sont toujours là depuis « l’incarcération » de Gbagbo se sont volatilisés. Nous comprenons que l’ancien président ne reviendra plus dans cette résidence. Nous retournons, pour la énième fois, devant le tribunal. En désespoir de cause, nous appelons une source à l’aéroport de Korhogo. Sa réponse claque au téléphone comme un fouet : « c’est faux ! Je suis sur place. Il y a un avion qui est là. Nous attendons le bruit de son moteur. Les militaires ont verrouillé les lieux. Impossible donc pour toi de venir ici. Gbagbo est encore là-bas. Reste sur place ». Entre-temps, du tribunal, nous étions déjà devant le stade municipal en direction de l’aéroport. Le temps de faire demi-tour, nous apercevons un long cortège de véhicules venir dans notre direction. Il est 18h04 mn. Composé de neuf véhicules (la 4X4 grise du matin, une autre du même modèle de couleur noire dans laquelle se trouvait Laurent Gbagbo, deux autres 4X4, une avec une plaque jaune, et une autre avec une plaque d’immatriculation normale, trois pick-up surmontés de mitrailleuses lourdes avec au moins 24 soldats avec des kalachnikov et deux autres véhicules), le cortège s’ébranle vers l’aéroport de Korhogo. Les Korhogolais, peu habitués à voir un déploiement d’armement aussi impressionnant depuis la fin de la crise armée de 2002, assistaient, médusés, au passage du cortège. Qui a pris de la vitesse, une fois aux abords du stade municipal du quartier 14, laissant derrière lui un nuage de poussière. Notre source d’information nous contacte pour nous annoncer, au téléphone, que l’avion qui s’était posé plus tôt vient de décoller. Effectivement, au bout du fil, nous entendons le vrombissement d’un moteur d’avion. Notre interlocuteur coupe le téléphone. Il était 18h 17. Laurent Gbagbo venait ainsi de quitter la ville qui l’a hébergé pendant sept mois. Direction, les Pays-Bas où, en compagnie de certains de ses proches, il sera jugé par la CPI. Comme l’ont souhaité les autorités ivoiriennes. Triste fin pour un chef d’État qui aura marqué la scène politique pendant une trentaine d’années. Ironie du sort, l’ancien président quitte Korhogo au moment où les Ivoiriens commémorent le premier anniversaire de la crise post-électorale, qui aura fait près de 3000 morts selon les chiffres divulgués par les Nations unies et confirmés par plusieurs organisations internationales des droits de l’Homme. L’on serait tenté de dire, comme l’indique la formule consacrée, « Adieu Laurent Gbagbo ! » Y. DOUMBIA (Envoyé spécial à Korhogo)

Publié dans Cote d'ivoire

Commenter cet article