ERNEST NONGMA OUEDRAOGO, MAIRE DE TEMA-BOKIN : "C’est Blaise Compaoré le noeud du problème"

Publié le par GUILLAUME DELLOH

L’homme est considéré comme étant un sankariste pur et dur pour avoir été le ministre de l’Administration territoriale et de la sécurité de l’ex-président révolutionnaire Thomas Sankara. Dans certains milieux, on dit même de Ernest Nongma Ouédraogo, puisque c’est de lui qu’il s’agit, qu’il a du sankarisme dans le sang. Né en 1944 à Gaoua, Ernest Nongma Ouédraogo, est l’actuel maire de Tema-Bokin dans la province du Passoré. A la faveur d’une rencontre régionale sur l’eau du Nakambé, tenue les 28 et 29 juin 2011 à Ouahigouya, nous l’avons rencontré dans le cadre de l’émission "Mass Média" de la Radio Wend-Panga, une propriété du groupe de presse les Editions "Le Pays". Dans l’interview qui suit, il évoque la situation nationale, le CCRP, ses rapports avec Thomas et Maître Bénéwindé Sankara, les dissensions au sein des sankaristes et de bien d’autres sujets.

"Le Pays" : Comment vous sentez-vous dans votre fonction de premier magistrat de la commune rurale de Téma-Bokin ?

Ernest Nongma Ouédraogo : Je suis parfaitement à l’aise parce que je suis un fils du terroir. J’y suis né même si, administrativement, on a préféré adopter autre chose. Malgré mes nombreuses années d’absence, j’y suis retourné comme si je n’avais jamais quitté le village. Je vis avec les masses, pour vaincre avec les masses comme nous le disions sous la Révolution.

Le mandat des maires tire vers sa fin à l’issue duquel l’on assistera à des élections couplées. Comment vous voyez ce couplage ?

C’est une expérience qu’on va essayer. C’est vrai que ce sera très compliqué parce que cela va demander plus de travail.

Quelle lecture faites-vous de la crise qui a secoué le Burkina ?

Disons que cette crise couvait il y a longtemps. Il y a rien de nouveau. Les gens ont exprimé leur mécontentement peut-être parfois avec un peu trop de violence. Malgré tout, même ceux qui cassent et brûlent savent que la destruction n’est pas bien. Mais est-ce qu’ils ont d’autre moyen pour exprimer leur mécontentement ? Vous voyez par exemple, quand on dit : "Si vous touchez à l’article 37 ça va chauffer", le camp d’en face réplique : "Où ça va chauffer ? Ça ne chauffera pas du tout ici". Qu’est-ce qu’il faut faire pour bien montrer que ça peut chauffer ? Lorsque les gens marchent pour montrer leur colère, on leur dit au lieu de marcher, courez.

L’Etat a été obligé d’employer la manière forte pour venir à bout de la mutinerie de Bobo. Quelle appréciation faites-vous de cette intervention ?

Disons qu’à Bobo on a estimé qu’il fallait répondre par la force. Mais le revers aussi est là. Pour le reste, l’intervention brutale a eu pour effet de suspendre le mouvement. Peut-être que c’est définitivement arrêté, je n’en sais rien.

Etes-vous pour ou contre cette répression ?

Je pense qu’elle n’était pas opportune en ce sens que les militaires, les citoyens, pris individuellement, ont le droit d’être brutaux. Mais quand l’Etat lui-même se met à être brutal, cela comporte des risques. L’Etat a le devoir de ne pas exagérer. Là, il vient d’utiliser la violence contre la violence. Aussi, qu’est-ce qu’on fait des autres garnisons qui sont aussi sorties ? Je trouve cela incorrect.

Que peut-on alors retenir de cette crise ?

Elle a amené les gouvernants à réfléchir. C’était cela l’objectif. Blaise Compaoré, qui refuse toujours de comprendre que c’est lui le problème du Burkina Faso, cherche encore à divertir le peuple. C’est une sorte de mascarade qu’il se livre parce que c’est lui qui est visé, c’est lui le nœud du problème. Il n’arrive pas à satisfaire les gens. Il prétend même qu’il y a des choses qu’il ignorait. Pourtant, il reçoit des informations tous azimuts. Ses services publics, parfois des services spéciaux, spécialisés dans les renseignements, lui transmettent toutes sortes d’informations. S’il prétend aujourd’hui qu’il y avait des choses qu’il ignorait, ce sont des prétextes qu’il cherche aveuglement.

Au-delà des militaires, tout le front social est en ébullition avec des revendications tous azimuts. Qu’est-ce qui explique, selon vous, toutes ces contestations ?

Les gens ont été muselés pendant des années. Ils ne savaient pas qu’ils pouvaient exprimer publiquement leurs problèmes. Maintenant que certains ont eu satisfaction, eh bien, l’occasion est bonne. C’est devenu le printemps des revendications. C’est ainsi que les travailleurs de l’administration des finances disent que les chauffeurs des impôts sont mieux traités que les cadres des finances. Les travailleurs des impôts aussi manifestent pour dire qu’ils ne semblent pas être satisfaits de leur sort. Donc, tout le monde exprime ses desiderata.

Depuis un certain temps, la situation s’est quelque peu apaisée. Signe de cette accalmie : la création du CCRP (Conseil consultatif sur les réformes politiques). Voyez-vous là un organe à même de sortir le pays définitivement de la crise ?

Pas du tout ! Blaise Compaoré croit que la crise est déjà derrière nous comme il l’avait cru à un moment que la crise est passée. Et puis le lendemain, ça a commencé à brûler encore. De même, il croit qu’après avoir tapé sur la garnison de Bobo, la crise est finie. C’est totalement faux. C’est une erreur que de croire à cela. Et surtout avec une commission de ce genre, c’est une coquille vide. C’est totalement zéro. C’est une perte de temps, d’argent et ça ne sert à rien ! La composition du CCRP est nulle. Est-ce que vous imaginez une commission de travail dans cette conjoncture là sans l’opposition ? C’est incroyable et inimaginable à la fois. Il fallait continuer à négocier avec l’opposition jusqu’à ce qu’elle entre dans cet organe dit consultatif. Sinon, ça n’a pas de sens. Ce sont encore les soi-disant mouvanciers qui vont s’asseoir là–bas pour Blaise Compaoré dans le sens du poils. Je trouve que ce machin-là va accoucher d’une toute petite souris si jamais il parvient à accoucher.

Le président du CCRP, Arsène Bongnessan Yé, a affirmé dans nos colonnes que "nous ne sommes pas ici pour réviser l’article 37". Quelle est votre réaction par rapport à cette déclaration.

Je crois que c’est faux ! Je suis sûr qu’ils sont là pour ça. Ils sont là uniquement pour l’article 37. C’est mon avis.

Le Burkina Faso économiquement se porte-t-il mieux ou du moins croyez–vous à un Burkina émergent ?

Non je ne crois pas que le Burkina soit émergent. S’il l’était, tout le monde aurait senti ça. Les fonctionnaires dans leur salaire et la ménagère dans son panier. Ce sont des subterfuges qu’on exhibe pour juste nous calmer. Je ne vois pas de boom économique dans ce pays à moins que cela ne soit dans quelques familles. La classe dirigeante, elle, est bien nantie, bien nourrie et engraissée ; mais les autres tirent le diable par la queue. Les statistiques le disent, la pauvreté croit d’année en année au Burkina.

Vous avez été un proche collaborateur de Thomas Sankara. Près de 24 ans après sa mort, la justice peine toujours à retrouver les coupables. Votre réaction ?

Nous, sankaristes, le répétons depuis un quart de siècle : c’est une erreur historique grave d’avoir mis fin à la révolution de cette manière.

Voyez-vous une main occidentale derrière cette élimination physique de Thomas Sanakara ?

C’est toujours facile d’accuser les Occidentaux, les Houphouet-Boigny et les autres. Mais pour moi, Blaise Compaoré était dans une position donnée. Il voulait le pouvoir, mais il voyait qu’il y avait le mythe Thomas Sankara. Lui était le numéro 2 et voulait être le numéro 1. C’est là qu’il faut voir.

Qu’est-ce que vous gardez de Thomas Sankara ?

Je dirais que ce fut un homme génial. Thomas Sankara brillait de tout son génie dans tous les domaines. Je me rappelle encore quand j’étais son ministre en charge de l’administration territoriale et de la sécurité, il avait réuni les policiers dans mon cabinet. Et quand il a expliqué aux policiers ce qu’il pensait de la police, c’était à la limite comme s’il était un commissaire de police. Après la réunion, je l’ai pris à chaud pour lui demander où il a appris tout ça. C’est bien ce que moi j’enseignais à l’école nationale de police. Il me répondit qu’il n’a jamais suivi un cours du domaine mais ce qu’il a dit était plutôt l’expression d’un citoyen qui a besoin de la police.

Après la mort de votre idole, vous n’avez pas été tendre avec le régime de Blaise Compaoré. Parlez-nous un peu de la prison que vous avez eu à faire pour cela.

Ce fut un cas de force. J’ai expliqué que Blaise Compaoré n’a pas hérité de milliards, parce que je le connaissais un peu quand même. J’ai dit que je connais son salaire de capitaine. A l’époque dans le gouvernement révolutionnaire, chacun touchait son salaire d’agent de la Fonction publique en plus de 52 000 F CFA pour les frais de téléphone et autres. Je me demandait alors comment il a pu construire le château qui est à Ziniaré. En plus du château, il y a le ranch où on trouve toutes sortes d’animaux d’utilité et même d’inutilité nourris chaque jour à coup de millions. Vous n’êtes pas sans savoir que les lions et les hyènes qui y vivent ne mangent que de la viande fraîche quotidiennement. Des dépenses somptuaires et totalement superfétatoires pour des gens qui venaient de sortir d’un régime révolutionnaire.

Pendant 4 ans, nous avons passé le temps à dire aux gens de serrer la ceinture. Et puis après le 15 octobre, c’est l’explosion des richesses. A l’occasion du 10e anniversaire de l’avènement de la révolution, j’ai produit un rapport qui a été publié par le comité central. Ce rapport n’a pas plu au seigneur du jour et il a décidé que j’aille goûter à la prison. J’ai été condamné à 6 mois d’emprisonnement ferme. J’ai fait appel et la Cour d’appel a confirmé purement et simplement le premier jugement. Au bout de 5 mois, on a voulu me relâcher et j’ai refusé. On m’a mis de force hors de la prison.

Mais vous avez bénéficié de la grâce présidentielle ?

Non ! non ! C’était pas encore la grâce présidentielle. Elle est intervenue un peu plus tard. Puisque quand je suis sorti de prison, mon avocat, Me Bénéwendé Sankara m’a conseillé de voir une série d’autorités. On a voulu aller en cassation auprès de la Chambre judiciaire de la Cour suprême de l’époque. Parallèlement, on a vu le médiateur du Faso et on a même demandé audience. Et c’est après toutes ces démarches que le président, dans sa magnanimité, a décidé qu’on pouvait m’octroyer la grâce présidentielle. L’Assemblée nationale a siégé et voté une loi d’amnistie. J’avais été traduit en justice avec suspension du salaire et de la pension. En tout cas avec une panoplie de sanctions inédites. En fin de compte, tout cela a été levé.

Tout cela ne vous a pas découragé à abandonner l’arène politique…

Bien au contraire ! Je suis président d’honneur de l’UNIR /PS depuis son dernier congrès il y a 2 ans de cela.

La brouille est donc terminée entre vous et Me Sankara ?

La brouille est définitivement terminée et l’heure de la réconciliation a véritablement sonné. Effectivement, il y a eu des problèmes qui avaient mis en mal notre cohésion. Vous savez qu’il y a un peu trop de partis sankaristes. Il y a eu des frictions, mais tout cela relève du passé. C’est l’évolution normale, presque naturelle des partis politiques. Je pense, et c’est mon souhait, qu’un jour tous les partis sankaristes se retrouveront au sein d’un seul et même parti. C’est un rêve ardent qui peut être une réalité.

Justement, qu’est-ce qui fait que les partis sankaristes n’arrivent pas à s’entendre ?

La question revient de façon récurrente. Nous sommes tous des Burkinabè. Nous avons des ambitions. C’est tout à fait normal que chacun estime qu’il est le meilleur. C’est parfaitement humain. A force de sagesse, on finit par se rendre compte qu’on ne peut pas être tous chefs en même temps. Nous avons trouvé que pour l’instant, c’est Me Bénéwindé Sankara qui est le mieux indiqué pour conduire l’UNIR/PS.

Mais tout chef de file de l’opposition qu’il est, Me Sankara ne fait pas l’unanimité au sein de l’opposition...

Qui fait l’unanimité sur cette terre ? Entretenez-vous par exemple avec quelques barons du CDP, vous vous rendrez compte qu’ils ne sont pas toujours d’accord avec Blaise Compaoré. Quand vous les abordez individuellement ils vous disent parfois des choses ahurissantes sur Blaise Compaoré. Quant à Bénéwendé, c’est quand même bizarre. La loi sur le statut de l’opposition est claire là-dessus. La loi dit que celui qui est de l’opposition est celui qui aura déposé un dossier auprès du chef de file de l’opposition. Mais on n’a pas dit que tous ceux qui sont de l’opposition sont sankaristes.

Publié dans Burkina Faso

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