Côte d'Ivoire: Monsieur le Président, comment pardonner et punir pour réconcilier ?

Publié le par GUILLAUME DELLOH

 

Alassane Dramane Ouattara.
Alassane Dramane Ouattara.

Le 17 août 2011 par IvoireBusiness - Vous avez célébré le cinquante et unième anniversaire de l'accession à l'Indépendance de la Côte d'Ivoire. C'était votre première fête nationale

en tant que chef d'Etat. Vous inaugurez ainsi, la première année du deuxième cinquantenaire de l'accession à l'Indépendance de votre pays. Une lourde responsabilité vous incombe : faire entrer la Côte d'Ivoire dans l'espérance.

Mais vous héritez d'une nation plus divisée qu'elle ne l'a jamais été, après cinq mois de violences post-électorales meurtrières qui ont conclu dix années de crise politique et militaire sanglante. Vous héritez d'une armée que vous auriez souhaitée plus unie et à la réputation moins ternie. Depuis 1999, ce pays qui avait fait de la paix, sa deuxième religion avec Félix Houphouët-Boigny, a tout connu : violences, atrocités et instabilité politique... C'est avec vous que doit commencer la reconstruction. Sur tous les plans : économique, politique et social. Immense tâche !
L'épreuve du pouvoir
Dans votre message à la nation vous demandez à tous les Ivoiriens de se rassembler autour d'un même objectif, d'un même idéal : la Côte d'Ivoire, votre pays. Ils en sont conscients surtout que ce sont eux qui payent le plus lourd tribut aux différentes crises. Vous êtes en ce moment à l'épreuve du pouvoir. Une chose compte après avoir consenti à tant de sacrifices pour y parvenir enfin : réussir après l'avoir gagné dans les urnes. A l'exception du Président Houphouët-Boigny, à qui revenait le rôle historique de fonder cette Côte d'Ivoire moderne, vous avez une mission plus exigeante que celle de vos autres prédécesseurs : reconstruire les fondements de la nation ivoirienne ruinée par tant de crises et de déchirements. En clair, il faut ressusciter ce pays; ce qui n'est pas seulement une renaissance. Vous devez gagner ce pari, pour maintenir la Côte d'Ivoire à la proue de l'Histoire. Mais votre seule volonté ne suffira pas. Votre seule énergie conjuguée avec celles de vos militants et autres partenaires politiques non plus ne suffiront. Parfois, pour réussir votre mission, vous aurez besoin de ce que j'appelle un courage républicain quitte à ramer à contre-courant des certitudes et des positions de votre propre camp. C'est ce qui fait aussi la dorure des grandes destinées...
Encore faut-il que vous soyez suivi par les vôtres. Et que vos adversaires politiques acceptent votre main tendue et paye de l'intérêt pour votre présidence. Pour l'heure ces derniers ont encore bien des raisons de ne saisir votre main tendue qu'en se tenant bien à distance. La peur entretient la méfiance. La méfiance fait au bout du compte, un lit reposant à la défiance. Votre plus grande difficulté est, et sera, le refus obstiné des vôtres à faire ce que vous dites. Vos propos rassurent et sont toujours portés par une ambition : rassembler. Mais il faut que sur le terrain de l'action, ceux qui reçoivent vos ordres soient en phase avec vous et les exécutent comme vous le souhaitez. C'est le grand mal de tout pouvoir : cette distance entre la volonté d'agir et l'action ; le désir de changer l'ordre des choses et les réalités du monde. Je suis bien obligé de vous le dire vous n'y échapperez pas. Dieu seul sait si vous n'en faites pas déjà les frais. Tout chef est d'abord, l'otage de l'entourage qu'il s'est choisi... C'est bien que vous mettiez la pression sur vos Ministres ; que vous les contraigniez à un devoir de résultats et à l'observance stricte d'une éthique dans la gestion des affaires de la Cité. C'est bien que vous mettiez un point d'honneur à la ponctualité au travail. Tout ceci nous change dans tous les cas, d'un antérieur laxisme ambiant. Mais changer en profondeur une société, on y parvient qu'en se donnant du temps.
Pardonner et punir pour réconcilier, une démarche complexe
L'épisode des officiers pro-Gbagbo rentrés d'exil du Ghana au nom de la réconciliation mais qui se voient inculpés par le Commissaire du Gouvernement puis, le démenti de votre Ministre délégué à la Défense, perturbe l'opinion. Ceci met à nu la délicatesse et la difficulté de mener à bien la réconciliation dans le pardon et contre l'impunité...

Personne, à commencer par vos adversaires, ne doute de votre capacité à changer de la société ivoirienne et à lui offrir de nouvelles perspectives. Mais entre la volonté d'agir et le but de l'action, il y a les dures réalités de l'initiative que vous et nous, ne maîtrisons guère. Vous avez ouvert plusieurs chantiers à la fois. Il serait trop tôt d'en établir un bilan, puisse que c'est maintenant vous vous installez dans l'action. Toutefois, les Ivoiriens attendent d'en avoir un peu plus de lisibilité. L'horizon de leur avenir est loin de s'éclaircir. La réconciliation qui reste la pierre angulaire de votre quinquennat, est en quête de sens et de contenu. Vos «chers compatriotes» restent sceptiques, en particulier les vaincus, quant à la réalité d'une justice équitable que vous appelez de tous vos vœux. Pour aller à la réconciliation, il faut pardonner à celui qui a l'humilité de se repentir. Une autre question, dans quel cadre nous retrouverons-nous pour demander pardon et nous faire pardonner, quand la crainte de l'autre est si forte ? Comment nous réconcilier et aller à l'apaisement, quand le vaincu se dit condamner d'avance, puisque presque tout le lui indique ? Le pardon ce n'est pas l'oubli de l'offense mais tout abandon de sentiment de vengeance et de punition. Quand bien même vous multipliez des gestes d'apaisement, il sera toujours de votre responsabilité de faire encore plus d'effort, en offrant des garanties aux vaincus. Vous êtes aujourd'hui le premier magistrat de ce pays. Donc, le Président de tous les Ivoiriens : qu'ils vous aiment ou qu'ils vous détestent...
Reconstruction, réconciliation... Pour accomplir ces tâches immenses vous avez besoin de l'énergie et de l'intelligence de chacun de vos compatriotes. Il vous appartient de faire entrer durablement la Côte d'Ivoire dans la stabilité politique et sociale qu'elle a perdue et pour jeter les bases d'un pays influent et prospère. Mais il est un fait dans le contexte ivoirien : pour aller à une réconciliation vraie et durable, il aurait souhaitable d'entreprendre la réparation de préjudices subis par les uns et les autres depuis 2002. Ceci apaiserait et prédisposerait à l'acceptation du pardon, facilitant par ricochet, le travail de la justice pour mettre fin à l'impunité.

Ange Hermann GNANIH

E-mail: ahgnanih@afreeknews.com

Publié dans Cote d'ivoire

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